VOTEZ… pour le moins pire !

Pour la troisième fois, sous la Ve République, l’extrême droite est présente au second tour de l’élection présidentielle.

Il y a 20 ans, en 2002, au lendemain du premier tour de la présidentielle qui avait permis la qualification de Le Pen (père), plus d’un million de manifestants s’étaient retrouvés dans la rue pour "faire barrage à l’extrême droite". Traduction dans les urnes : le 5 mai 2002. Jacques Chirac est élu Président de la République avec 82,21% des suffrages exprimés (25 537 956 voix) et près de 80% de votants.

Il y a 5 ans, en 2017, Le Pen (fille) se qualifie à son tour. Quelques manifestations, ici et là. Mais le danger semble assez faible face à un candidat tout jeune qui transcende le clivage droite / gauche. Le résultat est net : Emmanuel Macron est élu Président de la République avec 66,10% des suffrages exprimés (20 743 128 voix) et près de 75% de votants.

Ce 24 avril 2022, la situation sera bien différente. Déjà samedi dernier à Paris, nous étions que quelques milliers à manifester contre les idées d’extrême droite, avant d’être "gazé", place de la République, à l’arrivée du cortège pacifique. Au-delà du nombre important de gens non-inscrits, il y aura dimanche un fort taux d’abstention et un record de voix pour l’extrême droite. Je pense néanmoins que Le Pen (fille) ne sera pas élue. 

Je veux cependant alerter sur un aspect. Les "appels solennels" à faire barrage et les leçons moralisatrices et culpabilisantes sommant les citoyens, montrés du doigt, de voter Macron sont contre-productifs. Deux éléments se superposent

1/ La stratégie Le Pen a bien fonctionné. Elle a modifié à grands coups de hache ce qui, dans son programme apparaissait loufoque et dangereux. Elle s’est donnée une image modérée grâce aux médias très complaisants qui ont fait la promotion des délires de Zemmour.

2/ En 5 ans, Macron a tout donné aux très riches, et "en même temps", il a dévasté des vies, réduit les droits sociaux, détruit les services publics, couvert certaines violences policières et s’est accommodé de haine raciste et islamophobe. Il a érigé le mensonge public et le copinage comme méthode de gouvernement. Et même lors du débat ennuyeux de mercredi, il n’a pas pu s’empêcher d’être arrogant.

Ceci étant dit, je ne vais pas me cacher derrière le secret du vote. Dimanche, dans l’isoloir, je vais utiliser le bulletin Macron. Je ne veux faire aucune leçon à celles et ceux qui, rejetant les idées nauséabondes de l’extrême droite, ont trop de colères ou de désespoirs pour pouvoir voter Macron. Je les comprends, mais j’assume mon choix, la rage au ventre. Chaque citoyen a bien le droit de faire ce qui lui semble le moins pire.

Et puis, dès lundi matin, à mon niveau, au quotidien, sur le terrain, je continuerai mes combats pour la justice sociale, l’égalité des droits, la bifurcation écologique et la refondation démocratique.

Post-scriptum 1 : J’emprunte à Edwy Plenel cette Fable d’Ésope, écrivain de l’antiquité grecque. "L’enfant qui criait au loup raconte l’histoire d’un jeune berger qui, pour se moquer de la crédulité des villageois, les appela plusieurs fois au secours alors qu’aucun loup ne menaçait ses moutons. Puis la fois où ce fut vraiment le cas, personne ne répondit à son appel, et la bête put allègrement dévorer son troupeau. Morale de la fable : "Les menteurs ne gagnent qu’une chose, c’est de n’être pas crus, même lorsqu’ils disent la vérité". Nous y voici plongés, tragiquement : appelés par un berger menteur à sauver son troupeau d’un loup vorace. Avec la tentation de ne pas s’y résoudre parce qu’il a tant trompé, menti et humilié".

Post-scriptum 2 : Je vous invite à lire l’entretien de Corinne Morel-Darleux à Philosophie Magazine, publié sur son blog ICI. Je partage sa conclusion : "La voie institutionnelle de conquête du pouvoir par les urnes prouve chaque fois sa dimension piégeuse. J’ai l’impression qu’on joue avec des règles du jeu édictées par d’autres pour que rien ne change, avec des dés pipés par un ensemble de facteurs surdéterminants, notamment l’influence des médias dominants. Peut-être pouvons-nous explorer maintenant, après ces échecs et ces déceptions, d’autres moyens que les élections pour rendre le monde meilleur et parvenir à nos fins, ici et maintenant ".

 

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