Éléments d’analyse des résultats de l’élection municipale à Saint-Michel-sur-Orge : quelques compléments pour la suite

Les trois notes publiées (ICI, LA et ICI) concernant l’analyse des résultats de l’élection municipale du 15 mars ont été très lues.

C’était quand même un peu le but, même si je suis agréablement surpris par l’ampleur du nombre de "clics", si j’en crois les statistiques. J’ai aussi enregistré beaucoup de réactions :

- orales et souvent sympathiques lors de rencontres avec différents habitants (c’est toujours agréable),

- injurieuses et anonymes par mail ou commentaires sur ma page Facebook (sans aucun intérêt),

- classiquement politicienne de la part d’un adjoint au maire lors du Conseil municipal du 9 avril (j’y reviendrai sans doute prochainement)

- argumentées, contradictoires, souvent pertinentes mais parfois biaisées sur les différents angles étudiés. J’ai pris le temps de répondre individuellement à chacun-e de mes différent-e-s interlocuteurs-trices. Et finalement, malgré des avis assez tranchés au départ, quelques échanges ont été constructifs pour rapprocher, compléter ou enrichir les analyses.

Je rappelle tout d’abord que chacune de mes trois notes était intitulée "éléments d’analyse" et ne prétendait donc pas être exhaustives et définitives. J’ai volontairement séparé l’analyse brute des résultats, la campagne de la droite et celle de la gauche.

J’y reviens aujourd’hui, car avec un peu de recul, il me semble utile pour le débat public (et la compréhension mutuelle) de prolonger et préciser brièvement un point qui me semble essentiel. Oui, à Saint-Michel, comme ailleurs l’abstention a été importante : 5 619 inscrits (46,75%) sur 12 020 ne sont pas venus voter. Mais je ne peux pas me satisfaire de voir que ce pourcentage soit sensiblement le même qu’en 2014 (celui de 2020 ne peut pas être comparé, car la crise du Covid a considérablement restreint la participation). Près d’un électeur sur 2 ne s’est pas senti concerné par l’élection présentée comme la plus proche des citoyens et qui concerne nombre de sujets dans la vie au quotidien. J'ai eu l'occasion ces dernières semaines d'échanger avec des habitants qui ne se sont pas déplacés pour voter. Si quelques-uns reconnaissent, un peu gênés, avoir "oublié", d'autres assument le fait volontaire de ne pas avoir voté. Pour certains, il "était évident que Sophie Rigault repasserait", car "on ne voyait qu'elle". Pour d'autres, l'enjeu du vote était un peu abstrait, "beaucoup de promesses", "presque toutes les mêmes" et "de toute façon, rien de bien concret"...

Au-delà du cas de Saint-Michel, globalement, certains politistes considèrent que notre démocratie serait "fatiguée" et peu adaptée, car dépassée notamment par les "expressions spontanées" qui déferlent via les réseaux sociaux avec les nombreux outils de communication à la portée de (presque) chacun. L’abstention serait le signe d’une érosion des valeurs démocratiques. Et parmi les votes, ceux qualifiés de protestataires seraient la conséquence d’une démocratie fatiguée, en détresse, qu’il faudrait réguler. Je pense au contraire que l’abstention, tout comme les discours simplistes qui nourrissent le vote d’extrême droite, ne prospèrent pas sur un rejet de la démocratie, mais sur le sentiment que la souveraineté populaire est entravée. Après le rejet de Sarkozy en 2017 et le pitoyable quinquennat de Hollande, les 9 années d’inconséquence et de mépris des macronistes sont la principale cause de la crise démocratique qui demeure quels que soient les enjeux et le niveau du scrutin. Les exemples ne manquent pas et se perpétuent dans une indifférence assez généralisée.

Les dispositifs de participation citoyenne sans portée décisionnelle (cahiers de doléances au moment des Gilets jaunes, conventions citoyennes sur la climat et la fin de vie…), les mobilisations massives ignorées (contre la réforme des retraites, contre les propositions de loi Duplomb et Yadan, pour la taxation des supers profits…), les réformes adoptées sans véritable délibération (notamment pour restreindre les droits sociaux), mais aussi et surtout le détournement du vote des français que ce soit en 2005 sur l’Europe ou en 2024 après la dissolution de l’Assemblée Nationale, tout ceci ne peut qu’accréditer ce sentiment de dépossession politique. A chaque fois, la parole citoyenne est à peine écoutée et reste sans conséquence, et parfois le vote n’est même pas pris en compte.

Ce n’est pas l’adhésion aux principes démocratiques qui se dégrade, c’est leur mise en œuvre qui est fortement critiquée, puisqu’elle ne tient pas compte de ce qui est exprimé. La résignation et la défiance sont le produit de citoyennes et de citoyens insatisfaits. Ils ne rejettent pas l’Etat de droit, les libertés publiques et les élections. Ils contestent la manière dont la démocratie est pratiquée : une représentation socialement biaisée, un usage partisan des règles du jeu politique et une souveraineté populaire confisquée par une pratique du pouvoir distante et déconnectée, même lorsque les élu-e-s locaux surjouent la proximité. La défiance envers la politique est bien là. "À quoi ça sert réellement d’aller voter", me dit-on régulièrement. "Ça va changer quoi concrètement pour moi ?"

Il est grand temps que les politiques, à tous les niveaux, cessent de montrer du doigt les abstentionnistes et s’interrogent sérieusement sur la capacité des institutions et des gouvernants à faire vivre la démocratie. Nous manquons cruellement de mécanismes permettant aux gouvernés de peser réellement sur la décision publique. Au niveau gouvernemental, on se cache derrière les contraintes internationales ou la rigidité des mécanismes technocratiques de l’Europe. Au niveau local, on esquive en pointant la complexité des réglementations et les difficultés liées aux compétences partagées entre région, département, intercommunalité et commune, alors que les mêmes cumulent bien souvent les mandats (et les indemnités qui vont avec) au sein de ces différentes instances. Le "en même temps" et les petits arrangements confus confortent l’attentisme du système politique et éloigne encore davantage le peuple.

Il y a bien ici et là de la communication sur des processus d’écoute et de concertation des habitants, à Saint-Michel comme ailleurs. Mais cette "participation", est souvent neutralisée ou cantonnée à un rôle consultatif, sans que tous les éléments du sujet soient accessibles. LA décision reste, elle, totalement verrouillée. Une "participation" sans effet ne répare pas la défiance politique, au contraire, elle l’aggrave. Et quel intérêt de participer quand les préoccupations sociales de la fin du mois ou les questions éducatives pour l’avenir des enfants, sont bien plus prégnantes et anxiogènes que de vagues promesses dont on a pris l’habitude de ne rien voir se concrétiser. Il y a là une fatigue réelle et quotidienne qui plombe fortement l’envie d’aller voter ou tout simplement de s’inscrire dans un processus de participation et d’élaboration collective au sein d’une association, d’un syndicat ou même d’un parti politique. Quand le quotidien vous "bouffe la vie", il est bien difficile de se mobiliser pour "changer la vie". L’élite politique se nourrit de ce décrochage. Partager le pouvoir, accepter l’incertitude de la délibération, ouvrir réellement la décision, cela suppose de renoncer à une part de contrôle sur les citoyens, même si le résultat d’une élection donne une part (relative) de légitimité.

Et les citoyens ont aussi besoin de se positionner sur des alternatives claires, pas sur du "casting", des demi-mesures ou des généralités censées produire du bon sens. Qui est contre le mieux vivre ensemble ? Ne devrait-on pas au contraire poser les jalons du "faire ensemble" en intégrant la conflictualité sociale, en transformant la participation en décision et en réinventant des formes représentations éthiques, rigoureuses et sincères.

Notre démocratie  ne manque pas de citoyens démocrates, sérieux et compétents, avec une expertise d’usage concrète dans de nombreux domaines. Par contre, elle se détériore avec le décalage de plus en plus important entre des attentes populaires, à la fois simples et fortes, et la surdité hypocrite des « décideurs » politiques, souvent bien protégés par des technocrates courtisans. Et quand la démocratie doute, l’oligarchie n’a plus de limites et l’extrême droite en profite. Un sursaut est possible. OUI, à condition de se mettre en mouvement pour bousculer radicalement le système et les pouvoirs de la cave au grenier !

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Des lecteurs attentifs m'ont fait part d'oublis et d'erreurs dans la deuxième partie du compte-rendu du Conseil municipal du 9 avril. L'article a été mis à jour et complété.

 

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